Toute vraie maison possède une cave et un grenier. Ces lieux extrêmes sont également obscurs, mais il s'agit d'obscurités bien différentes. La lueur, qui de la cave tombe du soupirail, vient de la terre et du sol – jardin ou rue – et n'est presque jamais animée par un rayon de soleil. C'est une lueur impure, tamisée, amortie. Au contraire le vasistas du grenier, ouvert directement dans la toiture, donne sur le ciel, son azur, ses nuages, sa lune, ses étoiles.
Il n'empêche que a cave est un lieu de vie, alors que le grenier est un lieu de mort. Le grenier ressemble toujours aux balcons du ciel, dont parle Baudelaire, où les défuntes années se penchent en robes surannées. L'air du grenier sent la poussière et les fleurs fanées. On y retrouve le landau de bébé, les poupées mutilées, les chapeaux de paille crevés, le livre d'images aux pages jaunies, des journaux célébrant une actualité infiniment lointaine. Les écarts de température y sont énormes, car on y cuit l'été et on y gèle l'hiver. Il faut se garder de trop explorer le contenu des coffres et des malles qui y dorment, car on risque de réveiller des secrets de famille honteux et douloureux.
Si l'escalier, qui monte au grenier, a la sèche et craquant légèreté du bois, celui qui descend à la cave, de pierre froide et humide, fleure la moisissure et la terre grasse. Ici la température est égale en toute saison et paraît tiède en hiver, fraîche en été. Car le grenier est tourné vers le passé, sa fonction de mémoire et de conversation, tandis que la cave mûrit la saison prochaine. La tresse d'échalotes se balance sous la voûte ; le vin se bonifie, couché dans les casiers de fer. Dans un coin brille sombrement le tas de boulets de l'hiver. A l'opposé s'élève l'amoncellement mat de pommes de terres. Sur les rayons s'alignent des potes de confiture et de cerises à l'eau-de-vie. Souvent le père de famille a installé dans la cave l'atelier de menuiserie ou le four de poterie qui est son passe-temps du dimanche.
Et ceux qui ont connu la guerre n'oublient pas que la cave offrait alors le seul abri contre les bombes. Et ceux qui eurent vingt ans à la Libération dansèrent dans les caves de Saint-Germain-des-Prés.
Oui, il y a dans toute cave des promesse de bonheurs enfouis. La racine vivante de la maison s'enfonce dans sa cave. Le souvenir et la poésie flottent au grenier. L'animal emblématique de la cave est le rat – qui surpasse tous les autres mammifères par sa vitalité – celui du grenier, la chouette, oiseau de Minerve, déesse de la sagesse.